Chimay 2018

Petit Démon

L’histoire commence il y a un peu plus d’un an, quand Bernard Fau me contacte pour parler ile de Man, Classic Tourist Trophy et projets de vie. Une idée intelligente en amenant une autre, Bernard me propose quelques mois plus tard de partager le guidon de sa moto, une mythique Yamaha OW01, pour l’endurance de Chimay… Rouler sur une vraie Superbike des années 80 en compagnie d’un ancien pilote de Grand Prix ? Ma foi, si t’insiste… Mais l’histoire avait tourné court : 5 tours d’essais seulement, avant que je ne lui ramène sa machine amputée d’un godet et d’une soupape… Moche. Nous avions donc une revanche à prendre, et nous la voulions belle. Alors, nous avons repris la route pour Chimay.

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Chimay, c’est une histoire à part. Parce que c’est l’endroit de ma toute première course sur route, et puis parce que là-bas, c’est un peu comme si tous les râleurs et les pète-burnes s’était barrés de France et que tout le monde s’aimait : ça s’appelle la Belgique. Un pays incroyable, où les copains sont partout : il suffit juste de leur adresser la parole. Mon père, qui pour la première fois est parti de la maison seul pour m’accompagner, en fera très rapidement l’expérience du côté de la chicane du bar…

Mais revenons-en à l’OW… Elle marche bien cette bécane, et même très bien. Légère, moteur plein, cette machine est une vraie arme pour la course d’endurance de 3 heures qui s’annonce. Bernard s’élance pour la première séance d’essais, avant de me laisser le guidon. La moto est évidente, j’adore… Mais comme beaucoup ce week-end, nous connaitrons un problème de frein rapidement identifié par les mécanos « migrants » d'amour que Bernard a pris soin d’emmener.

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Deuxième séance qualif, nous en mettons un peu plus, jusqu’à décrocher le 2ème temps des essais. Loin du premier, certes, mais quand le binôme de la pôle s’appelle Grégory Fastré et Mathieu Lagrive, je peux te dire que tu es super heureux d’avoir ton nom juste en dessous des leurs… Et à côté de celui de Fau. Ça sent la belle histoire, et c’est une belle histoire de toute façon. Chimay distille toujours cette encre qui fait les beaux souvenirs… Et ce n’est pas la panne d’essence au dernier tour de la séance d’essais qui dira le contraire : La Yam’ s’arrêtant net dans la 2ème chicane, je gare la belle contre une pile de pneu et commence la discussion avec les commissaires postés là. On cause course, soleil de plomb, quand arrive une camionnette. C’est la « ramasse » des extincteurs qui passe par là, mais qui décide de nous ramener, miss Yam et moi. Pourquoi ? Tout simplement parce que Fabienne, qui occupe une place à l’avant du Trafic a envie que je monte à côté d’elle !!! Son fils sort alors de l’arrière du camion, me tend une des deux bières fraiches qui occupent ses mains, charge la bécane, et me voilà assis à côté de Fabienne, me coiffant d’un casque de chantier errant sur le tableau de bord, lui faisant un bécot sur la joue pour sa photo souvenir… J’te raconte pas la tronche de l’équipe, peut-être un peu inquiète, quand ils nous ont vus débarquer façon village people dans l’herbe grasse du paddock…

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Oui, mais… Je sais, j’ai toujours des mais dans mes histoires. Cette feuille de temps est bien belle, mais nous n’avons pas de démarreur sur la moto, et le règlement est formel : nous devons partir en fond de grille, car le départ en épis est trop dangereux pour le pousseur de la moto. Soit… Partir 40ème quand on a fait le 2ème temps, c’est un peu rageant. Surtout qu’on le savait parfaitement… C’est comme ça, que veux-tu. Et ça chatouille Petit Démon. C’est toujours à lui que reviennent les trucs impossibles. Il habite au fond de moi, et ne se réveille pas souvent. Généralement, il vient foutre son gros bordel quand je suis en galère : après une grosse chute à Croix en Ternois, ou pour un départ de Bol Classic sous des trombes d’eau. Là, en ce moment, il regarde cette moto jaune vers laquelle il faut courir, de l’autre côté de la piste. Et quand le drapeau du meilleur pays du monde fend le ciel pour lancer la course, Petit Démon court, saute sur la selle et soude. Remonter. Dépasser propre, faire attention aux autres. Mais dépasser. Petit Démon est un p’tit con, il prend ma place sur la moto et fait des trucs que je ne m’autoriserais jamais. Et au bout de 20 minutes, Petit Démon est remonté 2ème… 10 minutes plus tard, c’est la merde. Un drapeau rouge sort subitement de derrière un rail, j’attrape les freins dans le dernier virage du circuit, et… rien. Plus de frein. Je loupe l’entrée des stands, tire tout droit debout sur le frein arrière, cherchant vers les barrières métalliques qui s’approchent bien trop vite une issue. Par chance, je m’arrête quelques mètres avant, et regagne la voie des stands alors qu’une autre chute survient. Inspection de la moto et verdict : une garniture de plaquette de frein a décidé de partir en vacances. Tellement bouillant après ce relais et encore centré sur cette grosse frayeur, je gueule comme un veau, et ne comprendrais qu’après la course la gravité de la situation qui a amené cet arrêt. Je vois bien les ambulances, les pompiers s’affairer, mais je suis juste à ce moment incapable de comprendre que Clive Ling ne se relèvera pas.

Après une heure trente d’arrêt, la course repart, et Bernard prend le guidon. Je surveille sa combinaison rouge à chaque passage sous la passerelle. C’est à chaque tour un morceau de fierté de voir une minuscule partie de son histoire s’écrire, avec mon nom à coté, et celui de mon papa qui ne rigole plus du tout dans la descente Vidal. Les freins ont l’air de tenir, et un passage supplémentaire par les stands suffira pour s’en assurer. Mais les autres continuent de tourner, et nous voilà 17ème. Après un dernier ravitaillement, je récupère le guidon pour un ultime relais. Mais en quittant la voie des stands, Petit Démon hurle de colère. Il voulait écrire une belle histoire, celle d’un môme courant après ses rêves, côtoyant une légende occupée à rattraper ceux qu’il avait dû laisser dans les années 80. Une histoire avec un début si beau que la fin ne pouvait qu’atteindre le superbe. Mais la mécanique en a décidé autrement. Mais Petit Démon est un con, alors il a poussé jusqu’au bout, pour revenir, anonyme, jusqu’à une 9ème place, synonyme de… de 9ème place en fait. C’est comme ça, Petit Démon brûle, mais ne brille pas. Il débarque juste pour faire exister des trucs impossibles, mais des choses qu’on ne retiendra pas. Petit Démon, c’est mon pote, mais je ne sais pas si c’est moi.

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Le lendemain, la course de 600 avec les copains fut bien plus calme. J’ai bouclé mes tours bien propres, bien gentiment. Petit Démon avait décidé de roupiller, fatigué de la veille, et de ne pas abimer la moto à quelques semaines du Manx Grand Prix. Une idée confortée par les déboires des copains, à qui je souhaite d’être présents et en pleine forme là-bas, sur notre île, les cervicales remises et les moteurs remontés. Les copains justement, qui nous ont entourés tout le week-end : ceux venus de France pour nous supporter, les copains pilotes qu’il est bon de retrouver, les nouveaux, pilotes et mécanos, qui sont venus à Chimay pour se faire dépuceler, et bien sûr nos amis Belges sans qui Chimay ne serait pas Chimay…

A défaut d’avoir ramené pour seul trophée un pot de mayonnaise Belge (la meilleure) à ma fille, je garderais de ce week-end la chaleur. La chaleur de l’accueil qui nous est réservé chaque année, la chaleur des amis serrés sous les barnums, et la chaleur des feux qu’attisent les petits démons, et des rêves que leurs flammes caressent… Parce que même si elles ne peuvent crépiter tous les jours, qu’elles aient 32 ans ou bien le double, je sais maintenant que les braises ne s’éteignent jamais.

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