Momo au Manx GP 2015

L'effet Guintoli

Septembre 2014. Après deux semaines de Manx GP,  la vie normale reprend son cours, ou presque. Ça n’a rien de fade, je suis même content de retourner au boulot, parce que je sais que c’est ce qui me permettra de construire de nouveaux projets. Pour ne pas tomber dans l’euphorie, j’ai décidé d’attendre quelques semaines avant de me décider à retourner sur l’ile de Man, de prendre du recul, et de faire le point. Si cette quinzaine a été des plus magique, j’avais besoin de comprendre ce que j’irais y chercher en retournant là-bas, de savoir ce que j’étais prêt à mettre sur la table... Viser la place de meilleur français ? Chercher un podium ? Je ne m y sens pas… Juste profiter ? Faire une autre croix sur ma liste de trucs à faire, et ne plus y penser ? Même si l’envie de revoir Douglas bouillait au fond de moi, je me suis forcé à ne pas décider… J’ai laissé le temps couler, sans remonter sur une moto, pour faire un pallier de décompression…

Quelques semaines plus tard, j’ai repris le vieux VFR de madame pour aller au boulot. J’ai roulé. C’était nul. J’ai regardé le compteur, qui affichait 200, et c’était toujours nul. Je me suis dit que si je ne remettais plus les pieds là-bas, il allait me manquer quelque chose... Mais que je voulais attendre encore peu, car ma vie allait changer bientôt, que je ne manquerais plus jamais de rien, sauf de sommeil et de temps… On raconte même qu’on pratique l’émasculation en même temps que l’accouchement…

Octobre 2014, Pimente, qui s’appellera en fait Lucie, pointe le bout de son nez. Je suis papa. Heureux, bien sûr, mais sans débordement d’émotion, sans euphorie, très calme. J’ai juste envie de m’occuper d’elle, d’en prendre soin, de la protéger, presque déçu de ne pas avoir versé de larmichette… En fait, le Manx a profondément changé mes sensations. Il n y a plus rien de grave, plus rien d’impossible, et tout devient relatif. Le beau reste beau, mais tout prend un ton léger, logique, presque soulageant… Et le trésor qui découvre alors le monde de ses deux billes bleues est simplement la suite logique de la prise de ventre de Céline.

2 Novembre 2014. J’ai dans mes bras une petite puce de 4 jours, qui peine à s’endormir. Il fait pourtant nuit, tout comme au Qatar. Au milieu du désert, Sylvain Guintoli cravache sa RSV4 dans l’ultime manche du mondial Superbike, et réalise l’exploit, devenant champion du monde. Je suis heureux pour lui, ce bosseur dur au mal qui a tant galéré, mais n’a jamais baissé les bras… Lucie s’est endormie, mon épaule pour oreiller, pendant que Sylvain arrive sous le podium, accueilli par sa femme et ses enfants… Ses quatre enfants… Merde, on peut être père, mais aussi pilote ? On peut ne pas tout sacrifier à l’un ou à l’autre ? Bordel Sylvain, c’est pas les tiens ces gamins, tu les as loués pour les photos ? Non ? Ah bon… Bon…

Céline, vient voir ! Il y arrive, lui !

Alors on a relancé la machine… Parce que… Parce que je veux juste être heureux.

Être heureux ici et tous les jours en ayant une vie de famille, parce que j’en ai envie, parce que je les aime. Pas parce que c’est comme ça qu’il faut être, mais juste parce que c’est bon.

Être heureux là-bas, parce que j’aime rouler vite, très vite, à bloc, sans pouvoir expliquer pourquoi… et que là-bas, j’ai le droit.

J’ai ni le talent ni les tripes pour taper un tour à 120 - 130 mph et gagner. Je ne veux pas qu’elles bouffent des pâtes pendant un an parce qu’il me faut un kit à 5 000 balles. Je ne veux pas être à Dysneyland les jours de Senior TT, et encore moins au club Mickey de la Baule pendant la quinzaine du Manx Grand Prix.  Alors on mangera un peu de pâte, on ira un petit peu à la plage mais d'autres jours, et puis je roulerais comme je pourrais... Peut-être moins vite, peut être moins bien, mais je m’en fous. Je m’en fous parce que demain je claque le siège auto dans la camionnette et prends le bateau avec ma famille pour aller souder dans la montagne violette, faire hurler mon 600 dans les Glen et décoller à Ballacrye… Et que tant que mon cœur battra pour ça, j’irais user mes slips sur ce rocher perdu, un des derniers endroits sur terre où j’ai le droit de faire ce que j’aime… Avec celles que j’aime.

Rendez vous au port.

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Le camping des Flots Bleus

Un an d’efforts, quelques semaines de vacances seulement, tout ça pour revenir au même endroit chaque année… ça paraît con, hein ? Mais c’est comme ça, et je suis aussi heureux que Jacky Pic quand je pose ma caravane sur mon île, parce que c’est mon île à moi… T’as vu maman, on a mis 6h17 pour monter, comme l’année dernière ! Non, en fait on a mis 48 heures, histoire de s’arrêter chaque soir dans un nid pour y poser notre oisillon. Chez d’adorables potes en Normandie, puis au bord de l’autoroute, au milieu de la nuit et de l’Angleterre. A part il y a un an, je n’ai jamais aussi peu parlé en voiture. Parce que je flippe. J’ai peur de me retrouver en carafe au bord de la route et de voir s’échapper nos bateaux, nos vacances, et tout le toutim. Parce que ce rocher tout paumé, j y ai pensé toute cette année, et particulièrement fort. 2014 fut particulièrement merveilleux juste exprès, je pense, pour que je trouve ce début 2015 bien pourri. Je passe volontiers ces moments dégueulasses, où j’ai perdu, en même temps que le sommeil, foi en pas mal de choses, pour saluer et remercier les mains qui se sont tendues de façon aussi inattendues. Des coups de fils, des mails, du matériel… Et cette île, comme un rayon de soleil perçant le brouillard, accompagnée de mes quatre yeux bleus pour éviter de foutre le feu.

Ça sent ni la merguez, ni l’espadrille, ni l’anisette. C’est un camping sans emplacement ombragé, parce qu’il n y en a pas besoin. Je t’avoue que ça pue un peu la sueur quand même, mais une sueur renfermée par des heures de routes, salée par l’eau des mers traversées. Fatiguée par une année de travail et des heures à remonter nos trapanelles les week-ends, la nuit si besoin,  on est loin des standards de pilotes sportifs en pleine forme des magazines. Pour être honnête, mon futal raconte tout mon voyage, depuis le litron de gazole pris sur les godasses en faisant le plein jusqu’au cambouis de la couronne démontée à l’instant. Mais je m’en fous, les voisins sont pires. Y en a même qui bat tous les records. En me levant ce matin, j’ai aperçu son vieux combi Mitsubishi, blanc sale, orange dégueu et noir délavé, perché sur deux cales et un vérin. Un mec est assis en tailleur en dessous, sur un chouette tapis tout aussi pourri, les arbres à cames d’un coté, les outils de l’autre, lui raclant sa culasse 8 soupapes à coup de spatule métallique, bien à l’ombre du ciel tout gris… Il a du faire un joint de culasse en venant ici, et il à l’air bien décidé à rentrer chez lui, le garçon…

Nous, on habite dans le petit village Gaulois. Trois pilotes français, des bécanes, des tentes et des potes un peu dans tous les sens, un joyeux bordel qui braille et lamine le gazon Anglais qui n’avait pas eu la chance apparemment de connaître Attila. Bonne ambiance, entraide, j’essaie de leur filer des conseils et tous les repères que j’ai sur ce circuit. Tours en camion, commentaires sur caméra embarquées… Je suis pourtant prêt à parier que Nico et Fred seront plus rapides que moi cette année, mais je m’en fous. Si je peux le dire quoi que ce soit qui puisse leur éviter un danger, je le fais, et de bon cœur. J’ai en mémoire la première reco l’année dernière avec Marc Dufour, l’arrivée à Braddan Bridge, et ces quelques mots : « C’est ici que s’est tué un français, Serge le Moël, deuxième virage du circuit, c’était son premier tour… on a même pas eu le temps de parler. »

Parce qu’ici, tu ne te bats pas contre les autres, mais avant tout contre toi-même. Le chrono met à sa place chaque personne, sans discussion. Alors être devant ou derrière tel ou tel mec, je m’en fous, je veux juste être à ma place, si possible le cul sur ma selle en train de faire du mieux que je peux, et en mettant sur la table ce que je m’étais promis de mettre, ni plus, ni moins. Essayer de rouler vite sans prendre plus de risques, sur cette montagne russe verdoyante, où la route t’est si intime que chaque morceau y porte un nom. Ginger Hall, Glen Traman, Black Dub, je suis revenu pour voir…

Clair obscur

Les essais de samedi ont été annulés, à cause du mauvais temps. Après avoir mis à profit la journée du dimanche pour faire quelques tours en moto et se réhabituer un peu à la vitesse, j’attendais ce lundi soir avec impatience. Retrouver les deux voies de circulation libre, et enfin savoir si je pouvais tourner la poignée dans le bon sens. Départ des Newcomer, Nico s’en va découvrir le tracé « pour de vrai ». J’attends calmement en tournant autour de la moto, partagé entre l’envie de descendre Bray Hill et celle de me vautrer paisiblement dans un canapé. Parce que ça me fait toujours ça. J’ai toujours envie d y aller, mais j’ai toujours beaucoup d’appréhension. Je retourne pisser une quatrième fois (un litre de machin hydratant avant de partir, ça peut forcément pas tout tenir dans le bonhomme), et dans ma marche silencieuse, j’ai recroisé la Joie. La Joie, c’est le mécano d’Andy l’écossais. On a discuté un peu l’année dernière, le pauvre vieux était en galère pour enlever un bout d’autocollant sur la moto de son pilote. A y regarder de plus prêt, la Joie a en fait un bras plus court que l’autre, du genre à avoir du mal à joindre les deux bouts. Il est gros, plié sous le poids de son ventre, et marche jambes tendues. Une pomme d’amour à deux bâtons. Mais il est heureux. Une tête toute ronde illuminée par deux yeux plein de tendresse pour la terre entière. Je crois qu’il est un peu simple, mais il est là, fidèle à son Andy, regardant cette planête et son héros avec émerveillement, un peu comme le Lennie de Steinbeck. Il est beau.

La sirène sonne, les grilles s’ouvrent, les motos démarrent dans une diversité rare. Les deux temps fument, les V4 grondent, les 4 en ligne miaulent. Je remonte la petite côte pour rejoindre « l’homme tapeur d’épaule ». Le soleil brille. C’est l’heure, et je suis bien. Tape. Gaz. Bray Hill en introduction, je coupe, m’applique, reviens sur une classique à Quarter Bridge, la double. Je passe Braddan, les pneus sont chauds des deux cotés, je peux envoyer. Et ça défile. Parti dans les derniers, je remonte un paquet de moto mais ai toutes les peines du monde à les doubler. Je passe en sécurité, préfère temporiser quand on se pointe à quatre dans Cronk y Voody, les passe à Barregarow… Je suis content, je connais ma leçon. Je manque de vitesse de passage, de précision, ratant pas mal de points de cordes, mais je sais toujours où je suis, et où je vais. Penser au circuit chaque jour depuis un an a du bon.

Je passe Martial à Alpine’s Cottage, atterri bien comme il faut à Ballaugh, prend 276 compteur dans Sulby, et pars dans les bosses de Kerrowmoar concentré, heureux, dans les flashs lumineux que fait le soleil à travers les branches des arbres. Et puis drapeau jaune. Immobile d’abord. Agité ensuite. Tout le monde coupe, roule au ralenti. School house Corner. Ça commence par des croustillements sous les roues, puis les morceaux de moto se font plus gros. A droite, un 600 CBR sans roue avant, ni roue arrière, posée contre le mur, juste après sa flaque d’huile. A gauche, un homme à plat ventre, tournant la tête de droite à gauche vers les marshalls venus l’aider, la jambe pas dans le bon sens, le cuir ouvert sur le coté, laissant échapper une tâche vermillon. Il est conscient. Le drapeau passe au rouge, les essais sont arrêtés, les motos garées à Parliament square attendent que l’hélico évacue le blessé. Je discute avec les autres, mange un bonbon offert par une commissaire… la vie sur l’ile de Man, dans le plus grand flegme britannique, quoi. On occupe le temps comme pour ne pas voir ce qui se passe à 200m de nous, là-bas, à l’entrée de la ville.

Un marshall arrive en R6 de Sulby, on prend sa roue pour rejoindre Grandstand. Fin des essais, le tour n’est évidemment pas comptabilisé. Je suis frustré, mais c’est le jeu. La moto va bien, hormis une vibration passé les 200, rapidement identifiée par le chef comme une couronne voilée. Je retrouve mon équipe, maintenant au complet, ainsi que la parole. On débrieffe rapidement, je n’ai rien de particulier à remettre en question, si ce n’est que je n’ai pas encore la vitesse ni le bon timing dans les courbes… Il n y a plus qu’à attendre demain, si la météo le permet… Et si j’arrive à m’endormir.

Electrique

Ce soir, je suis électrique. C’est Stéphane qui a trouvé le bon mot. J’ai enfin pu faire un tour complet du circuit. Enfin, quand je dis circuit…

Histoire de mettre un peu de doute là dedans, une averse est venue nous rafraichir en prégrille, juste ce qu’il faut pour mouiller le tarmac et partir avec quelques doutes.  Puis la délivrance. Malgré les traces d’eau que je déteste, les sous-bois humides et les bandes blanches en peau de banane, j’ai pu mettre la poignée dans le coin, tordre mon guidon pour remettre la machine en ligne, la cravacher comme un jockey le cul en l’air pour amortir les bosses. J’ai pu faire ce que j’aime, et c’était juste fabuleux. Malheureusement, la fête a été un peu gâchée par le brouillard dans la montagne et l’humidité un peu partout. Essais arrêtés à la fin du premier tour, mais de toutes façons, je n’aurais pas pu faire grand-chose vu les conditions.

Montagne mgp 2016

Ce soir, dans la montagne...

Et puis à nouveau le doute. Pas de Julien, que je sais pourtant parti juste derrière moi. Je regarde les autres motos arriver, et toujours pas de R6 n°34. Bordel… Fred Besnard revient, nous informe être passé juste après un gros carton dans 13th milestone, un des deux endroits que je déteste particulièrement, avec 11th. On essaie de penser à un problème technique, on espère même qu’il a tout pris dans la gueule plutôt que ce soit lui, à 13th… Et c’est bien un problème technique. Bien évidement, c’est une cata pour lui (moteur HS), mais c’est un soulagement pour nous. Fred Protat est déjà entrain d’étriper un R6 pour préparer un nouveau greffon, Julien a les glandes, mais je m’en fous, tant qu’il est pas content, c’est qu’il est vivant.

Dans la famille des rallymans, il y a aussi le gars Pautet. Crazy, le Chat, Nico, appelez-le comme vous voulez, mais ce garçon à autant de talent et de tête que d’humour. Un enfant mal rasé, grignotant des chips quand il n’a pas un carambar dans le coin du bec, à l’affut du moindre jeu de mot, du moindre petit pique, balancé si malicieusement qu’il faire rire toute l’assemblée, victime comprise. Gentil. Bosseur. Et talentueux. Ce soir, il a juste tapé le meilleur temps des newcomers sur sa moto à poignées roses et déco léopard, ou plutôt « Peau de pute », comme il le dit si bien. Bref, notre petit village français s’anime, bourré de personnages bien différents mais tous réunis autour de cette même passion pour cette île et ce circuit.

Au milieu de tout ça, je suis un ressort, un câble arraché à un poteau électrique qui fouette le sol à grand coup d’arcs bleus. J’ai de l’adrénaline plein les veines, l’envie de raconter ça à mes mécanos, ma famille quoi, et de leur expliquer tout ce que je ressens, ce truc dingue que je viens de vivre. Parce que je pars toujours avec la tête très calme sur la moto, mais quelques mètres plus tard, c’est le feu d’artifice. Tout me pète à la gueule. Les trottoirs, les lignes blanches, les bottes de paille, les maisons. Mon cerveau sature, reçoit des centaines d’informations qu’il doit trier, classer, pour savoir ce qui a été fait et ce qu’il y a à faire. Du coup, tout s’accélère, mon corps devient un tas de capteurs qui raconte l’état du sol et des suspensions, mes yeux lisent, enregistrent chaque info depuis l’écran du casque où s’amoncellent des gouttes de pluie jusqu’au fond de l’horizon où j’aperçois un virage, un drapeau… Mes bras, mes jambes sont à la fois guides et amortisseurs, et pour l’instant, je n’ai pas la synchronisation parfaite de tous ses éléments. J’ai besoin de rouler, encore et encore, pour m’habituer à ce truc dément, parce que rien ne peut vraiment me préparer à ça le reste de l’année. Il est tard maintenant, il fait nuit, j’ai endormi ma fille les Ogres de Barback et mes jambes ont fini de trembler, mais je n’ai envie que d’une chose : remonter sur ma moto et m’électrifier.

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Rob et Josy

Jeudi, les essais pour les 600 sont tous annulés afin que les classiques puissent rouler plus longtemps, leur course étant ce samedi. Je ne suis même pas fâché. Bien sûr, nous sommes partis depuis plus d’une semaine, bien sûr je n’ai fait qu’un tour chronométré sur les cinq nécessaires à la qualification (assortie d’un temps en moins de 22 min 30 sec), mais je suis tout sourire à l’idée de voir et entendre les 500 Paton, Norton Manx et surtout les MV 3 et 4 hurler comme nulle part ailleurs. Parce qu’ici, c’est pas de la démo, c’est la course, et c’est tout comme à l’époque. Tellement à l’époque que t y crois à peine.

On les a appelé Rob et Josy. Josy doit bien avoir la soixantaine, blonde bientôt blanche, grande. On ne l’a pas encore vu habillée autrement qu’avec son bleu de mécanicienne. Rob a la soixantaine minimum, et on ne l’a pas vu habillé autrement qu’en cuir. Mais pas un cuir avec des renforts, des aérations et tout et tout, non, un cuir en peau de cuir, comme ceux des années 60, noir pour la classe et parce qu’il n y avait que cette couleur là en 68 quand il a du l’acheter… Je passe sur les gants du même acabit mais en beige, les mêmes que j’utilise parfois pour la manutention au boulot, bien évidemment sans coque carbone etc etc, pour arriver au plus beau : le casque. Un jet. Un putain de jet (casque ne couvrant pas le menton, pour les néophytes), avec une putain de visière qui doit être clipsée dessus, sauf que les clips doivent être aussi fatigués que le reste, et du coup, Josy, ben elle a mis du scotch tout autour pour éviter que le plexi merdique ne s’envole… C’est qu’elle prend soin de son homme, Josy… Evidemment, tout ça ici passe le contrôle technique sans soucis, et vu que la dorsale n’est pas obligatoire, je ne vois pas non plus pourquoi Rob aurait cédé à ce monstre de modernisme… Bref, je vous souhaite la bienvenue dans l’esprit du Classic TT.

Jeudi donc et toujours, Morgan (pas moi, hein, le traducteur de Julien Toniutti) alias Google Trad, nous propose d’aller voir les motos passer chez un de ses potes à Ballagarey. Génial, le virage le plus important du circuit, et un spot que nous n’avions pas pu faire les années précédentes. Toute la troupe se met en route pour atterrir dans le jardin de Keith, 80 mètres avant la corde de celui qu’on appelle Balla scary (Balla l’effrayant) tellement tu vois rien, tellement ça bouge à la sortie, tellement t’as l’impression tu que ne vas jamais y rentrer et encore moins en sortir. Sauf qu’en retournant chercher le biberon oublié dans le camion, petite flaque sous le pare-choc… Stéphane ? (Faut toujours crier Stéphane quand t’as un problème dans la vie). Stéphane arrive donc, et diagnostique illico un radiateur en phase terminale. J’avais pas spécialement besoin de ça, mais tant qu’un normand continuera d’apparaitre quand je gueule « Stéphane ! », je sais que je n’aurais rien à craindre…

On a mis le casque jaune fluo sur les oreilles de la puce pour la préserver un peu, et on a attendu, le cul sur le muret. Lâchés par vague de deux pilotes, on a plongé dans la fin des années 60 au son des mégaphones. Entre chaque bécane, on arrivait même à entendre la musique de Continental Circus... Keith nous a laissé pour se poster en face, car il est marshall ici. Sauf qu’en plus de squatter son jardin (on doit être que douze à piétiner son joli petit gazon), il nous a laissé sa maison grande ouverte, au cas où on aurait besoin de quoi que ce soit. Et puis Rob est arrivé, on s’est dit qu’il allait couper pour prendre la courbe, et que dalle. Il est passé à bloc sur son espèce de bordel avec ses pneus maigres comme une fin de mois et son châssis en chewing-gum. Même qu’avec sa visière, tu voyais bien qu’il rigolait pas du tout, le Rob… Et on est resté là, à voir défiler l’Histoire, avant que les Newcomers ne prennent le relais, avec deux beaux passages de Fred et Nico, puis on est rentré, la tête résonnante, les yeux plein de bonheur, et sans oublier de se mettre au point mort dans les descentes pour éviter que le camion ne surchauffe…

Rob et josy

Flying lap

Samedi. Un chouette samedi, jusqu'à 17h. Le veille avait été magique. J’ai pu enchainer deux tours, le deuxième tour étant appelé « Flying lap », tour volant, car on est lancé sur la ligne d’arrivée. C’était un beau tour, bien propre, sans être gêné par d’autres pilotes, les dépassements étant extrêmement compliqués ici. Je me suis senti à l’aise, appliqué, conscient de ce qu’il se passait, gérant plutôt bien le vent dans la montagne. Tout le monde était sourire en arrivant, 108 mph, 20 min 50 sec, soit un chrono à 18 secondes seulement de mon meilleur tour ici, mais effectué au bout de trois tours seulement, contre 15 l’année dernière. Je suis heureux, en avance sur ce que j’espérais, tout est parfait. Bien sûr, je suis tout seul sur la moto, mais c’est aussi le résultat de mon équipe, sur place. Ils sont tous aux petits soins pour moi : Ludo l’explorateur, Tibo le pote à la compote, Stéph’ le Chef, et mon frangin Jessy, O’Brother. Je n’ai pratiquement pas touché la moto depuis que je suis ici, et, chose rare, j’ai même les ongles propres. Ça me permet de me reposer et de vraiment me concentrer sur le tracé en reprenant chaque jour des points sur lesquels je dois progresser, à coups de vidéos et d’échange avec les autres pilotes. C’était vendredi et j’étais content. Et puis samedi.

En fait, j’étais à peu prêt sûr du résultat en partant ce soir. L’équipe a encore amélioré les réglages de la moto et celle-ci est de plus en plus saine, ce qui reste un doux euphémisme tant le tracé met à mal les suspensions et le pilote. Je suis parti fort, tout de suite, et j’ai essayé des trucs. Le premier tour ne s’est pas trop mal passé, à part à Verandah, où j’ai cette très mauvaise habitude de regarder le compteur quand je suis genoux par terre à la corde du 3ème. 205 km/h, sauf que j’ai faillit louper la corde du 4 et que je me suis retrouvé éjecté sur l’extérieur qui n’en ai pas un, puisque dans ce quadruple virage à droit, il n y a que le trou d’un flanc de colline pour t’accueillir…

J’ai fini ce premier tour pas trop mal, et j’ai senti mon corps commencer à fatiguer. J’ai encore essayé quelques trucs, et j’aurais pas du. Bottom of Barregarow. Imaginez une descente, bosselée sur la fin, avec tout en bas un trou qui tourne à gauche. Je suis descendu fond de cinq, j’ai à peine coupé les gaz pour me jeter à gauche, dans le trou, où la moto décolle des deux roues avant de s’écraser contre le sol avec les carénages qui frottent par terre. Quand t’es spectateur ici, tu peux même sentir l’odeur de la résine des carénages qui frottent par terre. Donc, j’ai à peine rendu la main, et me suis jeté dans le gauche. Sauf que j’ai cru que je n’allais jamais réussir à prendre la corde. J’ai sauté, j’ai vu le trottoir de droite de très prêt, j’ai eu peur, mais j’ai remis du gaz, parce que quand même…

J’ai continué ma route à travers Kirk Michael, puis Ramsey. Arrivé à Gooseneck, toute petite épingle à droite, je me suis retrouvé au point mort au lieu d’enclencher la première… Et c’est dans ce moment là que tu te comprends bien ce qu’est le frein moteur. Bref, j’ai failli me bouffer le mur en pierre, j’étais fâché comme une teigne de faire une erreur aussi bête, et j’ai rejoins la ligne d’arrivée comme un furieux. Tellement furieux que je n’ai pas vu le drapeau à damier, et que ce n’est qu’une fois aperçu les deux commissaires au milieu de la ligne droite des stands que j’ai compris mon erreur. Essais arrêtés, obligé de rentrer par la pit lane, sauf que je n’ai rien vu de tout ça et que j’ai pris les freins environ 150 mètres trop tard… Pour arriver en cata, passer au milieu des deux marshall qui s’accrochait à leurs drapeaux rouges, et faire demi tour un peu plus loin avant de me faire gentiment engueuler…

Pas content. Pas content parce que ce soir j’en ai trop mis, je me suis retrouvé en danger alors que je me l’étais interdit et que je déteste ça. Bien sûr j’ai battu mon record en roulant en 20 min 15 sec, soit 111 mph, mais je ne l’ai pas fait comme je le souhaitais. Je suis pas fier…

Alors je vais me calmer. Je roulerais certainement moins vite dans les jours qui viennent, mais je refuse de rouler vite à ce prix là. Je vais essayer de me détendre, j’ai effectué suffisamment de tours pour me qualifier (et le temps qui va avec), mais je dois retrouver du « smooth » pour rouler en sécurité et ne pas me sentir au dessus de mes pompes. Ce n’est peut être pas le prix de la gloire, mais c’est le prix du plaisir, du mien enfin, et de la vie.

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En haut, en bas

Ça a commencé mardi. De la pluie dès le matin, je n’avais du coup pas envie de rouler, un peu agacé de mon tour lundi soir. 21 min 04 sec, avec du trafic comme c’est pas permis, doublant 7 newcomers sur la première portion du circuit. Puis le soleil est venu, le vent a séché la piste, et je me suis finalement décidé à rouler. La piste presque pour moi, j’ai pu faire un nouveau flying lap en 20 min 14 sec, soit le temps de samedi soir mais cette fois en étant propre, et sans avoir eu l’impression de prendre d’énormes risques. Positif donc, au lendemain d’une énorme frayeur à Greeba Castle, et à la veille de la course Junior. Oui, Greeba Castle… Un gauche gauche-droit, où j’ai bien cru que l’histoire allait s’arrêter là. J’ai du rentrer un poil plus vite que d’habitude mais ça passait large, sauf qu’une petite bosse juste à l’entrée a comprimé ma suspension jusqu’en butée… ça a claqué jusque dans mes guidons. Je déteste ces moments, ces dixièmes où tu ne fais pas le con mais où tu pourrais aller t’écraser dans le mur d’en face à cause d’un coup de vent ou d’un minuscule défaut sur la route. Du coup, la séance de mardi fut parfaite pour me remettre la tête dans le bon sens.

Mercredi, course Junior à 10h15. Je suis prêt, en cuir, essayant de ne pas laisser paraître la tension qui monte gentiment avant ce début de course. Le ciel est gris, trop sombre. Le départ est décalé de 30 minutes, puis encore 30 minutes, puis de deux heures… J’attends là, enveloppé dans l’Alpinestar depuis 9h30 ce matin qu’on veuille bien me laisser partir, mais les conditions sur le circuit ne sont pas encore assez bonnes. Soit. 14 heures, enfin. On annonce une portion vraiment mouillée de Ramsey Hairpin jusqu’à Guthries, une course raccourcie à trois tours, allumez vos feu rouges, and have a safe race. L’homme tapeur d’épaule fait son boulot à merveille, comme toujours… Feu.

J’ai pas réussi à faire gueuler la moto au départ comme d’habitude, mais je suis quand même bien dedans. Je descends Bray Hill comme un skieur, tape trois petites roues arrière avant d’arriver à Quarter Bridge, fais super gaffe dans ce premier gauche avec les pneus refroidis par l’attente et le poids du plein dans le réservoir. Je soude, direction Braddan, et drapeau jaune, je dois couper… Putain ! Premier gauche du circuit, des commissaires qui s’agitent, deux traces blanches au sol qui partent en direction d’un gros coussin protégeant un mur. Dedans, un gars, une moto, et des petits bons hommes en chasuble orange qui s’agitent autour. J’ai du faire deux bornes… Et je remets gaz. Je déroule bien la leçon, m’applique, le pneu arrière neuf se cale bien sur toutes les accélérations, mange Glen Helen avec mes grandes dents d’affamés et arrive sur Sarah’s Cottage pour tomber à nouveau sur une flopée de drapeaux jaune. Je recoupe, partagé entre la haine de pourrir ce premier tour et la peur de ce que je vais voir là haut, dans ce droit qui se referme. En fait, j’ai rien vu, juste un marshall qui regardait en bas du ravin la moto et le pilote qui sont passés au travers du gros coussin rouge, qui a disparu lui aussi. Te déconcentre pas mon vieux Jeannot. Je file, je vole sur les bosses en pestant sous mon casque, je sens que je peux aller plus vite, mais il me manque un petit quelque chose dans ce premier tour. J’arrive dans le bosselé, après Ginger Hall, et les couleurs changent. Drapeaux jaune, rouge et jaune, c’est un festival de couleur avant d’aborder la section du K Tree… Des bouts de moto, de l’huile, un pilote… J’entre dans Ramsey, bientôt le calme dans la montagne. Mais arrivé à Hairpin le sol brille de flotte et je dois rendre la main. Il y a des traces d’eau jusqu’à Guthries, je hais la pluie, je hais le mouillé, promis je boirais toute l’eau que je peux si ça peut l’arrêter de tomber du ciel.

Deuxième tour, t’imagines pas comment je suis énervé. Alors je pousse, pousse, et pousse encore tout en étant super appliqué. Je le sens bien celui-là. Je reviens sur Scott Smyth, un anglais un peu cinglé mais sympa avec qui j’ai roulé aux essais le double en wheeling à Crosby Jump et fonce à travers les murs et la nature. Retour sur la ligne d’arrivée pour le ravitaillement, plutôt content de m’arrêter parce que je crève la soif et qu’une saloperie de tâche buée m’empêche de bien voir à droite. Les gars assurent, même si je mets un inutile coup de pression à Tibo qui nettoie les moustiques sur une visière que je voudrais ouvrir pour en chasser la buée. Je repars pour un dernier tour, oublie de caler la 6 avant Bray Hill avec cette ligne droite raccourcie, joue du rupteur et déroule la même partition qu’au passage précédant. Le tour est pas mal, mais encore un drapeau jaune avant d’arriver à Gooseneck. Là, c’est moins drôle, l’hélico est posé sur la grosse butte en terre du gauche qui le précède, un Gsxr bleu devant gisant sur un tarmac bruni par une terre qu’on vient juste de balayer.

Je file dans la montagne poursuivi par le numéro 46 que j’ai piqué à Ramsey et en termine avec la Junior. Content des deux derniers tours, mais agacé de ne pas avoir fait un meilleur chrono. 20 min 19 sec dans le tour 2 (où tu freines en pleine ligne droite pour rentrer aux stands), c’est quand même vachement bien vu les conditions du jour, mais j’en veux plus. Je rêve d’un tour tout seul, sous le soleil, et où tout le monde reste sur ses roues. Ce sera pour une autre fois, j’ai pour l’instant une superbe équipe avec qui me réjouir, et puis mes quatre yeux bleus qui m’attendent serrés l’une contre l’autre. Elles sont belles, et surtout elles sont là, avec moi. Je viens de finir un Manx, c’est chouette, ramène la 31ème place et une Replica, encore mieux, mais tout ce petit monde avec qui je partage ces 15 jours donne un goût bien meilleur à cette petite histoire. Qu’il est bon de faire ce qu’on aime avec des gens qu’on aime !

J’ai passé ma journée à monter et descendre dans l’ascenseur de mes émotions avec les départs décalés, les belles trajectoires, les mecs qui sont tombés. C’est hyper compliqué à gérer, et ça l’est tout autant le soir. On est allé à la remise des prix des Newcomer pour accompagner Nico qui a fait péter une belle 8ème place. Ça rigole, ça sourit, ça vient chercher sa médaille ou sa statuette, c’est chouette. Puis le directeur de course prend la parole, blablate un peu, cause toujours ma couille, puis sa voix devient plus grave, t’en as les poils qui se dressent tout seul. Et tout le monde se lève, plus un bruit dans une salle rempli de motards pourtant braillards, même les mouches ferment leurs gueules, et on écoute. On écoute ce putain de silence où on aimerait entendre la 600 CBR de Dennis Hoffer revenir de 13th milestone, mais rien, y a rien. Alors on se tait, immobiles, et quand on en a marre d’être tristes on applaudit pour éviter de chialer, pour éviter d’avoir à dire que c’est dégueu mais qu’on est quand même content de pouvoir encore applaudir. On applaudit des mains, des jambes et des yeux ce truc incroyable que nous vivons tous ensemble, qu’on sait pas raisonnable mais qui nous mange la tête chaque jour, chaque heure et chaque secondes que dieu n’a pas fait. Et la cérémonie reprend son cours…

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Sur ma selle

Un an et trois tours. Un an à en rêver, à l’attendre, à le travailler, devant une caméra embarquée en bouffant un sandwich au boulot, en remontant la moto avec les p’tits jeunes à l’IUT, à imaginer comment ça serait, si j y arrivais… Trois tours pour ajuster les trajectoires, la vitesse de passage, choisir le bon rapport. S’économiser, garder du jus et de la lucidité pour la fin. Pour mon dernier tour de l’année ici, ce putain de 4ème tour, ce putain de flying lap.

Ligne blanche. J’y suis. Je descends Bray Hill avec le gros Pedro sur ma selle. Il rigole comme un perdu, de ses gros ho ho ho en secouant la moto un peu plus que les bosses ne le font, juste comme ça, pour me faire chier et qu’on rigole encore plus tous les deux. J’arrive sur Ago’s Leap, fond de 6, en wheeling, et c’est tonton Rolland qui a pris la place. Lui, il se sent pas vraiment sur mon ZX6R, il est plutôt sur la MV du vrai Ago, et empiffre ses oreilles des mégaphones hurlants. J’arrive à Quarter Bridge, puis Braddan Bridge, et c’est Joey Dunlop « himself » qui me montre la trajectoire… Il paraît qu’ici, je suis un des seuls à être sur la « Green lane », sa trajectoire. J’en suis pas peu fier… Je passe Snugborough gaz en grand, m’enfonce dans Union Mills et attend Ballagarey. C’est un petit lapin qui prend le relais. Il est tout petit, tout blanc, avec des grandes oreilles, je sais même pas comment il tient sur ma selle vu qu’il a pas de doigt. Ce petit con me dit de couper tôt pour ce droite en aveugle, j’ai pas envie, mais je l’écoute. C’est le doudou de ma fille, il a les yeux qui pleure à cause du vent, personne ne lui a fait de paupière, alors je coupe pour qu’on puisse continuer à se partager le boulot les soirs de cauchemars. J’entends quand même le glingling de son grelot à la sortie, parce que la corde à 222 km/h, ça secoue comme en pleine mer… J’entre dans la cassure gauche ventre à terre, toujours fond de six. Jefferies est là, penchant la moto avec moi comme il aurait dû le faire il y a longtemps, comme il le referait s’il le pouvait. Je pousse, je pousse fort, la moto vole même à Crosby avant de prendre le tournis dans Greeba Castle, Appledene et Gorse Knee. J’arrive dans Glen Helen. Y a personne sur ma selle mais quelqu’un me suit. C’est Tibo, à bloc sur sa moto parce qu’il trouve que la portion est rigolote et que s’il y a bien un endroit du circuit où se fendre la pêche tous les deux, c’est ici, sous les arbres. On se marre tous les deux, moi j’attaque, lui enroule, comme d’hab. Je sors du Glen et j’embarque Fred Besnard à Sarah’s Cottage, on perd pas l’avant et j’arrive même à prendre la corde, un exploit pour nous deux. Je file vers Cronk Y Voody, aperçois cette cassure au bout de la ligne droite et ce cinglé de Nico me dit de ne pas rentrer la cinq. Il est droit comme I derrière, il gueule pire qu’une mère juive, mais rien à faire, je tombe en cinquième et il se fout de ma gueule avec ses petits yeux rieurs. On en rigole, n’empêche qu’il s’est chié dessus à la sortie, quand la moto est partie en roue arrière en s’agitant sur les bosses. J’entre dans 11th, personne veut venir avec moi parce qu’ici je suis nul. J’écoute quand même David me dire « Ben Chef ! » en me montrant la traj du doigt, et tout mon atelier qui se marre derrière… Alors j’en remet une louche, fais un bisou de l’épaule au buisson dans Handley’s, et arrive rupteur de 5ème chez moi, à Barregarow. Je rentre la 4 à la maison jaune, juste pour bien faire gueuler le moteur et qu’Eddy et Glynne, les patrons du camping, aient l’impression que je passe vite. J’arrive à Bottom. C’est là que je remarque que caché derrière tous les autres, y a mon petit frère. Il est là depuis le début, et je sais qu’il va se faire tout le tour avec moi, cette enfoiré. Et Bottom, c’est son truc. Alors je repasse la 5, coupe à peine pour pouvoir sauter dans trou et que la moto s’écrase bien jusqu’au fond de ses suspensions, histoire que ça lui remonte les glaouis jusque dans les amygdales. Et ça le fait rire… « Pousse, Porky ! », qu’il me dit. 13th milestone, ça secoue grave entre les deux mais Xavier a réussi à monter. Il me dit de rentrer fort, Santiago Herrero me dit de rentrer doucement. J’écoute l’espagnol. J’entends « Ben Momo ? » derrière mon casque, mais je lui ordonne d’aller « roux s’péter » ailleurs. J’arrive dans Kirk Mickael, Milky Quayle me raconte les trois Yellow lines de la sortie, Dan Kneen me rappelle d’être bien droit à Rhencullen. Bishop’s court, j’ai du mal à prendre de la vitesse, Mig et son CX d’armoire normande me disent pourtant qu’ici, c’est tout à fond. Alors je colle les papillons en grand, bien ouvert, en casse une à Alpine et tape du gros frein à Ballaugh, pour m’envoler gentiment. Mon frangin rigole. Bouge pas de là mon p’tit père, on arrive à Ballacrye. Ce gauche énorme, en 6ème, où tant que tu ne vois pas la ligne blanche tu ne te jettes pas. Et j’attends, le cul serré, bien à droite de la route… J’attends, j’attends, et ligne blanche, je jette tout, redresse, la moto décolle sur la bosse et j’arrête le saut d’un coup de casque dans la bulle. Jessy ne dit plus rien. Je rentre la cinq sans frein pour Quarry Bends, et là c’est sûr, j’ai toute ma famille avec moi. Papa, Maman, et toujours Youyou qui rendent la moto incroyablement lourde dans cette enchainement de 5 virages. Je suis sûr qu’ils le font exprès pour que j’aille moins vite, les salauds… La cassure gauche qui commande Sulby, et je pense à Franck, pour oublier ni l’un, ni l’autre. Et la ligne droite. Ils sont pleins. Y a Fred Protat qui me rappelle que j’aurais du monter sa ligne Leo Vince pour gagner 10 km/h, Maxence perché sur le garde boue avant qui astique la belle peinture de DF évolution pour réduire le frottement laminaire, pendant que Séb et Arnaud vérifient les valves toutes neuves que j’ai monté chez eux, parce qu’ici ça va tellement vite qu’elles peuvent s’arracher de la jante. Tout le monde saute à Sulby Bridge, z’ont tous eu peur que je loupe le freinage. C’est vrai que j’ai pris la cassure à donf, mais je reste un gars sérieux, et j’ai plein de truc à faire ce soir. Marc Dufour me souffle de prendre Ginger Hall comme un double gauche, je m’éxécute. Et j’arrive en enfer. Je passe les premières bosses de cette section défoncée avec Ed. Lui, il s’en fout, il a pas de suspension d’habitude sur son Harley, et avec son guidon large et sa garde au sol de Pékinois, c’est tout à fond. Steve Cervellin m’ordonne d’enclencher la 6 pour rendre la moto moins nerveuse, et il a raison, le bougre. Un petit gauche, et je débarque dans le K-Tree, fait un petit coucou à Mélanie et Tophe, m’avale Miltown Cottage en apercevant Christophe caché derrière un arbre, parce qu’ici c’est interdit aux spectateurs mais que tu vas pas le faire chier, c’est un bel endroit, et y a au moins un arbre pour le protéger. Large. Je freine au mur rose qui plaît vachement à ma belle sœur, sauf qu’elle glisse de la selle et vient m’écraser contre le réservoir. Ça fait rire Cédric et mon frangin aussi, mais moins Margot qui porte encore les séquelles du road trip en Ecosse. Je remets une louche de frein à Parliament square, j’en recolle deux et j’arrive encore chez Xavier. Forcément, au bout de 4 ans, il a acheté pas mal de terrain dans le coin. May Hill, ça freine sous la passerelle, ça secoue juste pour faire tomber les vis qui avaient survécues, et mon pote est là, le bras en écharpe, toujours roux, perché sur un trottoir de 20 cm de large à me dire «  Viens, viens ! » en se fendant la poire… Hé, j’ai pas de tir-off, moi, ça peut pas m’arriver. Tiens, au passage, il faudra que je prenne des nouvelles d’Yvan. Finalement, Martial s’en chargera pour moi…

Ramsey Hairpin, j’ai cru apercevoir Isabelle et Serge, il n y a presque qu’ici qu’on peut apercevoir les marshalls sourire. Waterwork, Benoit trouve que je me traine… Il aime bien me dire ça, juste pour m’agacer ! Toward Bends, puis Gooseneck. Alors là, c’est carrément le cirque Pinder ! Les Purple Helmets m’attrape la main et la colle poing fermée sur mon casque, je sais pas pourquoi. Ludo a pris la place du passager, mais il s’est mis à l’envers. Sûrement pour être en phase avec sa vision des choses, à contre courant, dans cet endroit paisible. Surtout, il voit d’ici la mer, son horizon, son appel au voyage, ses promesses d’inédit. Deux gauches très vites, et Joey’s, au 26ème miles, référence à ses 26 victoire au TT. Je vire violement à droite, tape très fort le slider par terre, et j’écoute un autre Ludovic, mais qui a plus un goût de petit biscuit, me demander si les scratchs du slider de l’Alpi ont bien tenu. J’en sais rien mon pote, laisse moi passer Mountain mile avec Michael Dunlop, donc en tabassant dans tous les sens et en roue arrière si possible, pour entamer une partie de longues courbes. Ouais, c’est bon, le bout de plastique est toujours là. T’as vu, c’est pas les bons mais j’ai rincé les autres, alors j’en ai mis à tête de renard, mais à l’envers, pour éviter les embrouilles. C’est Google Trad qui me les a passés… Stéphane me tapote sur l’épaule. Je regarde la température moteur, 80°, il me dit OK. Il est calme, il a eu son chiffre, il se dit qu’il a eu raison de poser une bande scotch sur le radiateur, et il s’en va discrètement, tout en haut du Snaefell pour bien surveiller la fin de ma course sans être emmerdé. Mountain Box, Casey’s, Black Hut, et dans Verandah, sur qui je tombe ? Jésus-Fabrice, qui s’est laissé poussé les tifs, torse nu les bras en croix dans le vent froid à 500 mètres d’altitude. Il chante la cantique du rentre-fort, alors je rentre très fort dans le quadruple, sors à 235 km/h en me disant qu’il est quand même bien fralé. J’arrive sur Bungalow, et Michel compte avec moi : Une corde, deux cordes, trois cordes, frein. Il me montre la cabane que Jean Foray a explosé en 83, l’année où ils l’ont fait ensemble, avant de partir donner un cours sur la deuxième vie des rilsans et la pêche au brochet. Brandywell, Hailwood se marre en me voyant passer… Il avait 20 bornes de mieux à la corde avec sa 350 Honda six en 1966, alors forcément... Duke’s et son triple gauche, il n y a qu’Alex qui puisse m’aider. Il grimpe sur la bécane, tout doucement, et tout va plus lentement. Il est serein, on prend la corde au 2 et au 3, il est train de s’endormir tellement on est détendu, mais ici t’as pas le choix. Un peu vexé, je freine un grand coup à Windy Corner, ça le surprend, mais il a tous ses gros muscles pour se raccrocher à la montagne. J’arrive dans 33rd, un double gauche, tout seul, trop seul. Je me rate dans la cassure à droite, me retrouve enfermé à gauche, prend les freins. Ça pue, ça craint, je suis dans la merde… Le salut vient toujours du ciel. Ils sont là haut, ceux qui me manquent, et décident de se mettre à souffler sur ma moto pour la pousser vers la gauche. Ma grand-mère gueule avec son accent bourbonnais, alors ils en rajoutent, soufflent et ressoufflent, et je reste tant bien que mal sur la bande noire entre les deux bandes verte… Merci d’avoir repoussé notre rendez vous.

Keppels Gate, ça sent la fin du voyage, la fin de la montagne. « Te déconcentre pas mon vieux Jeannot ! » se marre Lionel. Non, il ne faut pas que je me déconcentre. Kate’s cottage façon Mac Callen, tête et épaule rentrées pour éviter de taper dans la terre, Gégène applaudit, wheeling dans la descente et freins aux trois doigts à Creg Ny Baa. On travaille le style pour la photo, juste ce qu’il faut pour que ça passe quand même et garder des bons souvenirs pour quand je serais vieux, très vieux, à fumer doucement dans mon rocking chair. Je suis presque au bout, j’aperçois le panneau orange de Brandish Corner, repense à Ju qui m’a dit qu’il ne freinait pas, alors j’essaie de faire pareil, mais jolie maman oscille doucement la tête et joli papa me fait les gros yeux. Bon, ok, je freine, mais juste une léchouille, hein, pas plus… Mayhill, le Joe Cat’s Team me regarde passer, toute la tribune n’attend que moi vu qu’ils bassinent tout le monde depuis deux heures avec leur fils et son numéro 40. Du coup, je passe exprès pas vite, parce que je suis comme ça, moi, un vrai rebelle. Pis il est vachement impressionnant ce virage... Cronk Ny Moona, je tombe la 4, couche tout, ça guidonne comme c’est pas permis. Cyril en bon assureur rallume son ordinateur pour évaluer le prix de la pelle qui arrive à environ 160 km/h. Que nenni, mon ami, je sais me tenir… Jusqu’au panneau vert, le repère de freins pour Signpost Corner. 90 droit, le long gauche tout par terre sous le regard de JC, je claque la 3 jusqu’au rupteur et pique à droite pour The Nook. Une grosse louche dans le sous bois, et tous les rallymans qui gueulent, m’encourageant à sortir le pied plutôt que le genou… Mais calmez-vous, c’est pas une route à vache ici ! J’enroule Governor’s, Nick est déçu, m’enfonce dans le noir des bois pour jaillir à la lumière. Je le vois, là bas, avec son damier blanc et noir. Ça fait un an que je l’attends, t’imagines même pas ce que j’ai dû faire pour le revoir… Grandstand, je passe gaz en grand sous le tissus, pile, fais le petit demi tour au bout de la ligne droite, tape l’accolade à la Joie, fidèle à lui-même. Je retrouve Tibo, Ludo et Jessy, les prends dans mes bras, même si j’ai du mal à comprendre par où ils sont passés pour être rentrés avant moi. Stéphane m’attendra un peu plus bas, toujours discret, mais toujours là. Les amis.

On échange trois mots, je me cale une clope dans le bec, et je file. Elles sont encore là. Elles m’ont attendus, serrées l’une contre l’autre. La plus grande est très belle. La plus petite est merveilleuse. Elles sont là et elles attendent un grand con moulé dans un cuir, transpirant sa passion, ses peurs, ses doutes, son amour. Un amour de la vie qui ne lui donne du goût qu’en faisant ce qu’il aime, peu importe la raison et le raisonnable. Moi, j’aime mes femmes, et l’île de Man. Alors être là, à Douglas, descendu de ma moto et les tenir dans mes bras, ça redonne du goût pour douze mois…

Bien sûr, je te raconte ce tour avec beaucoup d’images, mais ce qu’il se passe dans ma tête et sur ma machine est juste ici indescriptible. Ça te remue les tripes, au sens propres comme au figuré, ça te secoue la tronche, ça t’envoie à 3000… Mais  ce tour, je ne l’ai clairement pas fait tout seul. Sans tous ces noms, sans tous ces gens (et il y en a bien d’autres encore !), je ne serais pas là. C’était le tour des potes, des intimes, de ceux qui me suivent de tellement prêt que je pourrais les sentir avec moi. C’était mon tour en 19 minutes 51 secondes, ce rêve de descendre sous les 20’ qui m’a tenu éveillé pendant douze mois. Ce 4ème tour où j’ai poussé fort, juste pour pouvoir écrire ma fin.

Parce que je veux passer toute ma vie à écrire une fin. La mienne serait paisible, vieillard  dans son rocking chair, je te l’ai dis, à fumer doucement en me disant que même si je n’ai pas tout réussi, j’aurai au moins fait tout ce que je pouvais pour essayer d’être heureux.

Que j’ai trouvé quelqu’un qui ne me donne pas envie de jeter une pièce en l’air à l’entrée d’une courbe, parce que je veux la revoir, encore et toujours. Mais que j’aurais quand même pu m’enfiler ces 264 virages terribles, mythiques, dévoreurs de tête, mais au combien heureux.

Qu’on sera des vieux cons dépassés, parlant d’un siècle qui se termine à une jeunesse qui s’en branle.

Mais on sera tous les deux, notre petit bébé bien grand bataillant quelque part dans le monde. Alors on s’aimera encore, fripés par le temps, et on fredonnera doucement…

Que la vie ne vaut rien… Et que rien ne vaut la vie.

 
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Commentaires (12)

1. Chabou 20/08/2015

Super, Momo
Te lire, encore plein de rêves pour nous et que du bonheur en perspective :-))
Bises à Céline et à Lucie

2. PIENNE Christian (site web) 21/08/2015

Bravo Morgan !

Tu as une très bonne main qui te permet de piloter avec brio et aussi de nous écrire des textes fort émouvants !
Je vais suivre de près ton blog et tes courses et te souhaite "Good luck" !
En espérant pouvoir te renconter un jour...
Amitiés
Christian

3. Corinne 'tite route (site web) 25/08/2015

Merci Morgan de prendre le temps de partager ta course et sa préparation. Ca n'a pas la même saveur de lire ça sur écran que de le voir en direct, mais je suivrai avec attention et avec émotion !
Amuse toi bien, vis à fond.

4. dudule (site web) 25/08/2015

Salut Momo!

Ca fait plaisir de lire ces lignes de nouveau. J'espère que tu continueras à en écrire encore longtemps. Fais-toi plaisir, mets du gaz et vie la vie!
A bientôt mon pote!

Dudule

5. Sonia 26/08/2015

Tu nous fait rêver Momo!! j'adore ta prose! mais ça tu le sais! Gros bisous à la famille!! Amuse toi, vis ton rêve à fond et continue à nous le compter avec passion!! bises

6. METTRA 27/08/2015

Tu me régal, merci, merci pour ces résumés quotidiens qui nous permettent de vous suivre de l'intérieur, c'est fabuleux.
Maxime

7. Isabelle et Serge (site web) 29/08/2015

ah que c'est bon de te lire Morgan! Que de regrets de ne pas y être cette année, sur cette île fabuleuse! Rien que la description de l'ambiance du camping...on a presque les odeurs!!!
Bonjour à tous et à Julien

8. Clarisse 30/08/2015

A te lire, on s'y croirait tellement tes récits sont passionnants :) comme toujours.
La photo de Rob et Josy me fait penser à toi et Céline dans quelques années !!!!
Gros bisous et éclate toi :)

9. robert morlon 01/09/2015

Bravo MOMO ,c'est un plaisir de te lire ,et en parlant de plaisir il faut que tu en prenne un maximum !!Merde pour la suite ..........Robert.

10. dudule (site web) 01/09/2015

Yes Momo! Tu commences à rentrer dans la feuille des temps du supersport TT2015!!!!!

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